Parcourir quelques manuscrits de Marc 16, dont le codex latin k

Claire Clivaz (français / French) — 27.01.2020

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1. Introduction

Cet eTalk présente une étape du projet MARK16, une bourse PRIMA du Fonds National Suisse pour cinq ans. Un eTalk est un objet numérique multimodal, avec des références et des hyperliens ; il peut être cité en détails, via une commande de partage. Pour comprendre comment il fonctionne, vous pouvez regarder la brève vidéo de présentation en cliquant sur la barre blanche qui se trouve sous l’image d’accueil à votre droite.Mon objectif est de contribuer à établir l’histoire des lectures de Marc 16, en m’appuyant notamment sur les attestations des manuscrits et les pratiques des scribes. Cette approche devrait permettre de comprendre de manière plus profonde ce qui a été en jeu historiquement et culturellement dans les diverses finales de l’Evangile selon Marc.De nouveaux éléments peuvent encore apparaître à la lecture des manuscrits de Mc 16, comme cet eTalk souhaite le démontrer à partir de neuf exemples, datés de 400 jusqu’au 13ème siècle de notre ère.Sept manuscrits grecs (083, 099, 019, 044, 1, 304 et 579, dans l’ordre chronologique), un codex latin (k),et l’édition récente de la version syriaque héracléenne de Marc, par Samer Soreshow Yohanna.Ce que démontre cet eTalk, à partir de ces neufs exemples, c’est premièrement qu’une pluralité de lectures de Mc 16 a été conservée à travers les siècles. Deuxièmement, que ce qu’on a coutume de nommer la finale brève – the shorter ending – se révèle être différente dans le codex k, qui transmet une version particulière de Mc 16 et mérite bien plus d’attention des chercheurs que cela n’a été le cas jusqu’à présent.Ces éléments ont été développés avec d’autres dans un article à paraître, accepté à publication dans le journal Hénoch, dans un numéro spécial comportant les actes d’une conférence qui a eu lieu à Paris en novembre 2018. Il est co-édité par Patrick Pouchelle (Centre Sèvres, Paris) et Jean-Sébastien Rey (Université de Lorraine, France).

2. Les minuscules 1, 304 et 579, 12ème-13ème siècles

Commençons par les trois manuscrits les plus récents de notre liste. La minuscule 579 est un manuscrit du 13ème siècle, décrit comme un “témoin indépendant” par Léopold Foullah qui lui a consacré une thèse en 1991. En effet, il présente la finale brève après 16, 8 dans le texte principal, comme s’il s’agissait de la fin usuelle, sans commentaire ou annotation sur le folio 70 recto.La finale longue commence sur la page suivante, le folio 70v, sans autre commentaire ou annotation. Cet exemple semble être, à ce point de notre recherche, un cas unique, celui d’un manuscrit avec les finales brèves et longues copiées en suivant dans le texte, complètement incluses dans le flot textuel. Le terme τέλος apparaît à la fin de 16,8, mais c’est une indication usuelle de lecture, fréquemment présente à cet endroit et ailleurs dans de nombreux manuscrits. Foullah liste pourtant la minuscule 579 avec les témoins des deux finales, sans signaler qu’ils les présentent en continu dans le texte. Kurt Aland lui-même n’indique pas cette particularité de la minuscule 579 dans son important article de 1974, pourtant exhaustif. Cette observation capitale souligne à quel point il est important d’examiner les manuscrits eux-mêmes en critique textuelle du Nouveau Testament.Un siècle auparavant, les minuscules 1 et 304 présentent deux cas différents de celui de la 579. Le folio 220v de la minuscule 1, 12ème siècle, commence par ce commentaire écrit dans le plein texte, mais avec une encre violette distincte de l’encre brune utilisée pour le texte biblique :ἔν τισι μὲν τῶν ἀντιγράφων, ἕως ὧδε πληροῦται ὁ εὐαγγελιστής· ἕως οὗ καὶ Εὐσέβιος ὁ Παμφίλου ἐκανόνισεν· ἐν πολλοῖς δὲ καὶ ταῦτα φέρεται. « Dans certaines copies, l’évangéliste conclut ici ; c’est là où Eusèbe de Pamphilie a lui aussi indiqué une section canonique ; mais dans de nombreuses copies, on trouve également ces mots » (traduction du THGNT). Ce commentaire, présent également dans d’autres témoins de la famille f1, présente un point de vue flexible sur les variantes : la conclusion de l’évangile en 16, 8 est “accomplie” dans certaines copies via la numérotation canonique d’Eusèbe, tandis que d’autres copies comportent les v. 9-20.La version grecque du Nouveau Testament de la Tyndale House a choisi de suivre certains témoins de la famille f1 en éditant le commentaire de la minuscule 1 à la suite de Mc 16,8 ; elle adopte un point de vue d’histoire des lectures par ce choix éditorial.Mais au même siècle, la minuscule 304 fait un choix contraire, en terminant Marc en 16,8. Cette minuscule n’a été que rarement analysée, par exemple par Burgon et Devreesse.Mais dans un article de 2019, Mina Monier a confirmé que la 304 est citée à raison comme témoin de la fin en 16,8 par le Nestle-Aland 28, à côté des codex 01 et 03.Son scribe connaissait l’existence de la finale longue, puisqu’il/elle préserve le texte byzantin de Marc, tout en valorisant la fin du texte en 16,8. Ce point est clairement indiqué par l’épigramme ajoutée à la fin du texte, sur le folio 241r : comme l’explique Monier,“le copiste signale la fin du commentaire avec une épigramme classique qui dit : ‘La joie qu’éprouvent les voyageurs lorsqu’ils ont atteint leur patrie, c’est celle que ressent également le scribe qui est arrivé à la fin de son livre’”. En d’autres termes, au 12ème siècle, on peut observer tant un/e scribe qui propose deux finales différentes dans la minuscule 1, qu’un/e scribe qui termine Marc en 16,8 dans la minuscule 304, en la scellant avec une épigramme. Celle-ci pourrait avoir été ensuite effacée, puis réécrite, par des scribes successifs, comme le signale Mina Monier. Contrairement à l’opinion exégétique dominante, la version longue n’était donc pas la seule finale possible au 12ème siècle, ou plus largement dans la tradition byzantine.Considérer ensemble les minuscules 1, 304 et 579 conduit donc à conclure qu’aux 12ème et 13ème siècles, certains scribes, au moins, pouvaient lire Mc 16 avec des finales différentes. Seul/e le/la scribe de la minuscule 304 affirme que 16,8 est la fin du livre ; le/la scribe de la minuscule 579, à l’opposé, intègre finales brève et longue dans un texte en continu.

3. La version syriaque héracléenne, les codex 083, 099, 019 et 044

La version syriaque héracléenne, les codex 083, 099, 019 et 044 La persistance d’une lecture plurielle des finales de Marc à travers les siècles se confirme par la lecture de plusieurs autres manuscrits en amont. L’exploration de ces manuscrits dans le projet MARK16 amène, au fur et à mesure, des attestations qui nous confortent dans ce sens. En 2015, dans son édition de The Gospel of Mark in the Syriac Harklean Version, datée de 615/616 de notre ère, Yohanna traduit ainsi une double note marginale, que je lis ici en langue de publication de pour garder la plus grande proximité possible au syriaque : “‘It is given somewhere and these’: all these things ordered to the household of Peter we have reported briefly. Afterwards Jesus himself, through them, sent forth from east to west the sacred and imperishable proclamation of eternal salvation. Am[en]; […] in a [f]ew of those more accurate manuscripts, the Gospel of Mark finishes at: ‘for [they were afraid]’. In some others, instead, they add even […]”. S’ensuit, dans le plein texte, la finale longue. Avant cette attestation, l’oncial 083, 6ème-7ème siècles, présente également une attestation de l’usage des trois finales, avec le titre en subscriptio après 16,8 (page 71, fin de la col. 1). Il est suivi par la finale brève (col. 2) – peut-être introduite par un commentaire, mais le folio est trop endommagé à cet endroit pour qu’on puisse en être sûr. Pour terminer, 083 introduit la finale longue par un commentaire similaire à celui de la version héracléenne, toutefois non pas dans la marge, mais copiée dans le plein texte, en caractères de taille réduite. Les onciaux 099 et 019 attestent tout comme 083 de l’habitude de copier toutes les finales dans le texte continu, avec des commentaires, tandis que la minuscule 579 les présentait en continu, sans commentaire. La version syriaque héracléenne propose quant à elle la finale longue dans le texte, avec la finale brève et les commentaires dans la marge.Une quatrième manière de gérer les différentes finales est présente dans l’oncial 044, daté des 9ème-10ème siècles : la finale brève conclut le texte, sans qu’on ne puisse discerner un signe d’interruption ou de pause après 16,8. Un commentaire suit la finale brève dans le plein texte et introduit la finale longue (f. 14v.). Comme en 579, la finale brève dans le codex 044 semble conclure naturellement le texte après 16,8, pleinement intégré dans le texte.On verra encore un exemple de cet ordre dans le codex latin Bobiensis (k).C’est la dernière pièce de cette enquête : k réserve quelques surprises en Mc 16 et devrait être considéré, selon nous, comme un témoin très ancien, véhiculant une tradition spécifique.

4. Le codex latin Bobiensis (k): une autre tradition

Le codex latin Bobiensis (k): une autre tradition Daté par Bruce Metzger de la fin du 4ème siècle, k témoigne d’un texte “remontant au début du 3ème siècle” selon Keith J. Elliott. Il présente un cas particulièrement intéressant en Mc 16. Il est bien connu pour être le témoin le plus ancien de la finale brève, mais de fait, k présente une version un peu différente de la finale grecque brève usuelle, ainsi que d’autres traits spécifiques dans le reste du chapitre 16. Peu de chercheurs les ont relevés. Camille Focant, par exemple, souligne à juste titre que k ne mentionne par le silence des femmes en 16,8, un détail qui n’est non plus mentionné dans le NA28, alors que le NA27 l’indiquait.Comme le résume Elliott, on peut observer dans k pour Mc 16 trois “variantes significatives en 16,1, 3 et 8b”, ainsi que l’ajout d’un verset complet entre 16,3 et 16,4. En prime, la finale brève en k a une particularité surprenante : la mention qui cum puero erant, “ceux qui était avec l’enfant”, tandis que la version grecque de la finale brève dit “ceux qui étaient avec Pierre”.En 1911, Hermann von Soden avait choisi de lire Petro plutôt que puero, mais Adolf Jülicher avait, quant à lui, gardé puero dans sa transcription de 1940. En 2018, la publication de Marc selon la Vetus Latina, par Jean-Claude Haelewyck, choisit de proposer cinq corrections dans la finale brève de k, dont Petro pour puero, harmonisant la phrase le plus possible avec la version de la tradition grecque. Toutefois, Mc 16 dans k pourrait aussi être considéré comme une tradition alternative, compte tenu de toutes ses particularités. La transcription et la traduction de la finale brève en k par Hughes Houghton laisse ouvert le choix de puero / Petro : omnia autem quaecumque praecepta erant et qui cum puero erant breuiter exposuerunt. post haec et ipse Iesus adparuit et ab orientem usque in orientem misit per illos sanctam et incorruptam praedicationis salutis aeternae. amen.Mais tout ce qui avait été enseigné, ceux qui étaient avec l’enfant [pour Petro, Pierre ?] l’exposèrent également brièvement. Après ces événements, Jésus lui-même apparut à son tour et, de l’orient jusqu’à l’orient [l’occident ?], il envoya par leur intermédiaire le saint et inchangé de la prédication du salut éternel. amen.Il est important de signaler que Mc 16 dans k n’a jamais été étudié comme une réelle tradition alternative, ni dans le champ des études néotestamentaires, ni dans celui de la littérature apocryphe chrétienne. Une telle enquête promet d’être fascinante, selon ce qu’une observation, même préliminaire, de cum puero suggère. Il faut tout d’abord relever le fait que tout un chacun peut regarder le folio 41 recto, qui a été déposé sur wikicommons il y a 14 ans : cum puero est écrit avec une grande clarté, sans hésitation, et ne peut pas être lu comme cum Petro. Une erreur n’est pas une solution naturelle entre ces deux mots.En outre, je suggère de comprendre cette expression comme un écho possible à la christologie polymorphique présente dans plusieurs passages de la littérature apocryphe chrétienne. Mon collègue Jean-Daniel Kaestli m’a signalé une référence caractéristique de ce phénomène, dans les Actes de Pierre 21,29. Dans ce passage, des veuves aveugles retrouvent la vue et racontent alors à Pierre ce qu’elles ont vu durant le miracle :Les unes dirent: “Nous avons vu un vieillard d'un aspect tel que nous ne pouvons te le décrire”. D’autres: “Un jeune homme (juvenem adulescentem)”. D’autres encore dirent: “Nous avons vu un enfant (puerum vidimus) nous toucher légèrement les yeux: et nos yeux se sont ouverts”. Alors, Pierre glorifia le Seigneur en disant: “[...] Dieu est plus grand que nos pensées, comme je viens de vous le rapporter et comme vous l’avez appris des anciennes disant sous quelles formes différentes elles ont vu le Seigneur”.Cette référence apocryphe pourrait contribuer à défendre l’idée que le codex k préserve une tradition indépendante avec la mention qui cum puero erant. A considérer toutes les particularités de k en Mc 16, il est sage, à partir de maintenant, de le compter comme un troisième témoin de Mc 16 à la fin du 4ème siècle, aux côtés des codex 01 et 03. La mention de cum puero n’est pas seulement l’attestation d’une certaine marge de liberté dans les pratiques scribales face au texte biblique, mais également un exemple clair des “pratiques scribales” parmi les chercheurs contemporains qui soit acceptent puero (Jülicher), le questionne (Houghton), ou l’amendent (von Soden, Haelewyck). En outre, dans la version de k de Mc 16,8, les femmes ne sont, pour une fois, pas réduites au silence.Remontant jusqu’à la fin du 4ème siècle, les neufs exemples qui ont été présentés – dans l’ordre chronologique k, 083, syhmg, 019, 044, 099, 1, 304 et 579 – attestent de la continuité des diverses lectures de Mc 16. La quête pour comprendre cette énigme de la critique textuelle du Nouveau Testament en est d’autant relancée.